Hornsup.fr – Az Esm’ (2015) review

WelicoRuss est à l’origine un groupe russe (depuis peu basé à Prague) de Black Pagan symphonique, formé en 2001, qui a débuté comme le projet solo de l’auteur-compositeur, chanteur et guitariste Alexey Boganov. Dès 2005, Alexey « WelicoRuss » Boganov s’est entouré d’autres musiciens en studio comme en live et a ainsi donné naissance au groupe éponyme sur lequel nous nous penchons aujourd’hui.

WelicoRuss sort en ce début d’année 2015 son troisième album auto-produit, intitulé « Az Esm` » (« I Am », en anglais). Un projet artistique très ambitieux, autant du point de vue musical que conceptuel et visuel, puisqu’il aura fallu six ans au leader Boganov pour écrire cet album et le produire.

Qu’y a-t-il de plus périlleux à composer que du Metal symphonique ? Évidemment, plus les éléments musicaux employés sont nombreux et plus l’ensemble est difficile à maîtriser pour le compositeur. C’est pourquoi nous ne pouvons qu’être admiratifs de la somme de travail effectuée par Boganov sur « I Am » : en effet, toute la musique, des riffs Metal aux arrangements orchestraux, est ici créditée à son nom. Ajoutons que Boganov a aussi écrit les paroles de l’album, à quatre mains avec la styliste du groupe Anastasia Kriger.
Une dizaine de musiciens invités sont venus chanter sur l’album (quatre chanteurs lyriques, deux femmes et deux hommes, qui s’illustrent soit dans un rôle de soliste, soit en chœur) et jouer d’instruments peu communs (du didgeridoo, de la cornemuse, des percussions ethniques).

« I Am » débute de la plus belle des manières, une fois passée l’obsédante narration introductive, avec une première moitié d’album d’anthologie (de « I Am » à « Fires of Our Native Land ») qui laisse l’auditeur hors de souffle. S’ensuivent trois morceaux déjà sortis en 2011 sur la démo « Kharnha » : les puissants « Bridge of Hope » et « Kharnha », entrecoupés par un « Dolmen » aux ambiances orientales. L’album se termine avec trois titres globalement moins satisfaisants : le médiocre « Fragments of Forgotten Dreams », « Outsider » et, en guise d’épilogue, une marche finale en grande partie instrumentale, décousue et assez décevante en définitive (à tel point que nous finissons par nous demander si le grandiose « Outsider » ne serait pas le véritable final de « I Am »). C’est sur ce point seul que l’album pêche : sa dernière partie ne tient hélas pas les promesses faites par les morceaux qui la précèdent.

Le talent de composition de Boganov se révèle à la hauteur de ses ambitions pour WelicoRuss. Sa grande maîtrise de l’écriture musicale, son habileté à jouer avec les différents timbres symphoniques et sa faculté à marier avec brio un Black Metal offensif et une orchestration héroïque lui permettent de retenir l’attention de l’auditeur tout au long de l’heure de musique d’une richesse rare qu’il propose en nous offrant « I Am ».

C’est bien simple, il y a toujours une sonorité pour venir étonner l’oreille (la cornemuse sur le pont/breakdown de « Sons of the North » ou encore les voix féminines sur un « Woloshba » à l’atmosphère mystérieuse…). Le chant rauque de Boganov, situé quelque part entre le growl typé Death et le grunt typé Black, fait merveille. La production est quant à elle très soignée et les sons choisis de qualité (même si je me permets d’émettre une réserve à propos des sons des guitare solos (un comble !), souvent trop cheap à mon goût).

« I Am », du fait de sa longueur et de sa densité, est un album difficile d’accès. Plusieurs écoutes attentives s’avèrent nécessaires pour en saisir les subtilités et l’assimiler dans sa totalité. À l’écoute, il semble que « I Am » nous conte une histoire qui se divise en autant de chapitres qu’il y a de pistes sur le disque. La narration, cette « voix d’éternité » qui réapparaît régulièrement, ainsi que la tresse de bruitages (de vagues et d’oiseaux marins sur « Fires of Our Native Land », du fracas de l’acier contre l’acier et des cors de bataille sur « Kharnha », etc.), de murmures incantatoires et de chants rituels, qui reprend le dessus lorsque la musique s’évanouit, constituent une trame sonore de fond qui immerge l’auditeur dans un passé légendaire depuis longtemps révolu. L’écoute intégrale de « I Am » est donc la condition requise pour sa compréhension dans le temps.

Le premier nom qui vient en tête à l’écoute de cet album, étant donné le déploiement dans l’ensemble d’un sens prononcé de la théâtralité musicale, est bien entendu celui de la formation finlandaise Turisas. Avec « I Am », Boganov a prouvé qu’il n’avait pas (plus ?) à rougir de la comparaison avec le « Warlord » Mathias Nygård, dont la musique l’inspire indubitablement. Là où le second ne cesse de décevoir (pensons à l’infâme « Turisas2013 »…), le premier éblouit en déployant ses ailes.

Cependant, il serait injuste de réduire par les mots la musique de WelicoRuss à celle de Turisas, parce qu’elle s’en démarque sur de nombreux points : à commencer par la langue russe qui y est chantée et parlée, et la tradition qu’elle ne peut manquer de faire (re)vivre à travers elle. Tout l’album est imprégné de folklore sibérien, ce qui lui confère une aura originale, aux couleurs boréales (il suffira, pour se rendre compte de cela, d’écouter le chatoyant « Fires of Our Native Land », au titre évocateur). C’est d’ailleurs cette empreinte essentielle qui vaut à la musique de WelicoRuss d’être étiquetée « Black Pagan ».

Décidément, les Russes ne font rien comme les autres. « I Am » est pour moi la grande et belle surprise de ce début d’année, dont je recommande l’écoute aux curieux et aux rêveurs désireux de sortir en musique des sentiers battus du Metal. Un album toujours créatif et innovant, au rythme soutenu (exception faite du faible « Fragments of Forgotten Dreams » et de l’épilogue discutable).

Même si ce n’est pas avec cet album très réussi que WelicoRuss va marquer l’histoire du Metal, tous les ingrédients sont ici réunis pour que le groupe y parvienne à l’avenir. En publiant ce glorieux « I Am », à l’artwork de toute beauté, les Russes se sont armés d’une redoutable arme de guerre pour partir à la conquête du monde.

Une chose est sûre : l’aventure WelicoRuss ne fait que commencer.

Original source:
www.hornsup.fr